En Espagne, une vérité dérange tous les acheteurs francophones : certaines dettes suivent le bien, pas le vendeur. Vous pouvez signer un acte parfaitement régulier et hériter, dès le lendemain, d'impayés de copropriété, d'un arriéré d'IBI ou d'une infraction urbanistique commise par un propriétaire que vous n'avez jamais rencontré. C'est le mécanisme de l'afección real. La bonne nouvelle : 90 % de ces pièges se détectent avant de signer, avec un document qui coûte 9,02 € + TVA. Voici la due diligence, poste par poste.
La nota simple : votre document de base
La nota simple est un extrait officiel du Registro de la Propiedad (le cadastre juridique espagnol). Elle se demande en ligne sur registradores.org (Colegio de Registradores), coûte le tarif légal de 9,02 € + TVA et arrive le plus souvent en 24 à 48 h, parfois en moins de 2 à 3 h. Elle vous dit trois choses :
- Titularidad, qui est le vrai propriétaire (nom + NIF). Vérifiez qu'il correspond bien à la personne qui vend.
- Description du bien, superficie, limites, référence cadastrale, identifiant CRU/IDUFIR.
- Cargas y gravámenes, la section qui révèle les charges. C'est le cœur du sujet.
Règle d'or : exigez une nota simple récente, datée de quelques jours avant la signature, et demandée par vous-même. Une copie fournie par le vendeur ou vieille de plusieurs mois ne vaut rien : une hipoteca ou un embargo peut apparaître à tout moment.
Ce qu'il faut traquer dans les « cargas »
Ce qui bloque la vente
Hipoteca, l'hypothèque (montant, banque, échéance). Prime sur tout en cas d'exécution.
Embargo, une saisie (autorité, motif, montant). Bloque la vente.
Anotaciones preventivas, un litige en cours sur le bien.
Ce qui limite ou menace votre droit
Servidumbres, servitudes de passage, de vue, d'eaux.
Afecciones fiscales, dettes d'impôts (ITP, ISD, IBI) rattachées au bien.
Condiciones resolutorias, le bien peut revenir au vendeur.
Tanteo / retracto, droit de préemption d'un tiers.
Piège n°1, Les dettes de copropriété
L'article 9.1.e de la Ley de Propiedad Horizontal est sans appel : le bien répond des impayés de l'année en cours + les 3 années naturelles antérieures. Si le vendeur doit 4 000 € de charges, c'est votre nouveau bien qui en répond.
La parade : exiger le certificado de estar al corriente de pago, signé par l'administrador ou le secrétaire de la communauté. Sans ce certificat, le notaire ne peut en principe pas autoriser l'acte, sauf si l'acheteur exonère expressément le vendeur dans l'acte. Ne renoncez jamais à ce certificat : vous récupéreriez la dette des 3 ans.
Piège n°2, L'IBI (la taxe foncière)
L'IBI se devenge le 1er janvier sur le propriétaire de ce jour-là, et constitue une affection réelle (hipoteca legal tácita, art. 64 TRLRHL + art. 78 LGT). La consulta vinculante V0855-25 (DGT, 21 mai 2025) a clarifié la portée du risque pour l'acheteur :
- Vous répondez directement de l'IBI de l'année d'achat + l'année précédente.
- Pour les arriérés plus anciens (jusqu'à 4 ans non prescrits, art. 66 LGT), vous n'êtes que responsable subsidiaire, la mairie ne peut s'en prendre à vous qu'après avoir déclaré le vendeur insolvable.
Demandez les derniers reçus IBI payés et un certificat municipal d'absence de dettes.
Piège n°3, L'urbanisme (le plus coûteux)
Une construction illégale ou « fuera de ordenación » voyage avec le bien : le nouveau propriétaire hérite de l'expediente de disciplina urbanística, amende, et dans les cas extrêmes, ordre de démolition. Avant de signer, vérifiez à la mairie (ayuntamiento) la situation urbanistique, la licence d'œuvre / de première occupation, et l'absence de procédure en cours.
La prescription de l'infraction varie de 4 à 15 ans selon la communauté autonome, mais elle ne prescrit JAMAIS en sol rústico protégé. Attention aussi à un faux ami : le certificado de inexistencia de infracción urbanística indique seulement qu'aucune procédure n'est ouverte à ce jour ; il ne prouve pas que la construction est légale.
Catastro vs Registro : le contrôle à ne pas sauter
Comparez systématiquement la nota simple (Registro, le juridique) avec la certification cadastrale (sede electrónica del Catastro, le physique/fiscal). Les écarts de surface ou de limites sont fréquents et peuvent bloquer la signature de l'acte, empêcher le financement hypothécaire ou entraîner une régularisation coûteuse. Depuis 2025, notaires et banques croisent ces données : un bien « non coordonné » est traité comme juridiquement risqué.
Les arras : ne perdez pas votre acompte
L'acompte (arras) représente habituellement 5 à 10 % du prix (référence courante : 10 %, librement négociable). Le plus souvent ce sont des arras penitenciales (art. 1454 du Code civil espagnol) :
- Si l'acheteur se rétracte → il perd l'acompte.
- Si le vendeur se rétracte → il doit rendre le double.
En théorie protecteur, ce mécanisme est un piège pour un étranger : récupérer le double d'un vendeur non-résident est très difficile en pratique. La solution : déposer les arras chez le notaire (compte séquestre / escrow), l'argent n'étant libéré qu'une fois les conditions remplies. Prévoyez 45 à 60 jours entre la signature des arras et l'acte définitif.
